Je suis Farah, je suis l’enfance damnée∗!

Ecrit par on 9 octobre 2020

Dix ans, deux élections législatives, deux élections présidentielles, des élections municipales et des politiques qui n’ont guère été avares de promesses. Des promesses d’un devenir superbe auxquelles tous quasiment y avaient cru! Fausse vitrine! A l’horloge de l’Histoire de la Tunisie, l’heure est à un bilan lourd de déceptions. Des rapines, voilà ce que les politiques ont fait des espérances et espoirs des citoyens. Et l’horreur a désormais un visage : un État qui foudroie par la misère ses enfants. Farah, 9 ans, engloutie par une bouche d’égouts dont le couvercle était de fortune. Farah a emporté dans sa mort effroyable les promesses des politiques, nous renâclons en débarrassant le plancher. Voici le topo : un Etat qui brille par son absence dans son devoir de protéger l’enfance, des politiques qui rivalisent de lâcheté pour préserver leur place, et des responsables qui triomphent par l’impunité! Quel morbide dessin ! Le constat est fait : nous nous enfonçons dans des profondeurs abyssales. Comment alors nous en sortir? 

S’il est un mal qui ronge la Tunisie dans ses entrailles les plus creuses, ce sera sans conteste : l’impunité! Que des slogans, que des manifestations, et que des déclarations condamnant la recrudescence de l’impunité. Que des crimes sont restés impunis. A caractère politique, social ou terroriste, le résultat est le même : des mères ensanglantées, des familles endeuillées, et un sentiment d’injustice accablant qui s’est ancré à tout jamais. La Justice des Hommes dans l’ici-bas actionne la manivelle d’une justice hélas entachée. Nous ne comptons plus les enquêtes ouvertes pour négligence ayant conduit à des “homicides involontaires”. Restées lettres mortes et à quelques endroits, sacrifiées sur l’autel du “compromis”. Ce sera le cas pour la mort de la petite Farah, ravie à sa jeune enfance. Une enfance déjà austère et meurtrie. Cela fait quelques jours depuis que les autorités ont trouvé le corps de la fillette, que l’on ait pris acte du dégât sacrement humain. Mais, pour autant, y a-t-il un seul responsable qui ait été désigné comme coupable de premier rang? Un seul responsable qui aurait assumé sa “bêtise” et qui feignerait d’en accepter la sentence? D’aucun ! 

Le responsable “Wanted” !

Moez Bouraoui, maire de la ville de la Marsa a été pointé du doigt par l’animatrice Jihen Miled sur les ondes de radio Mosaique FM, comme étant ce responsable tellement “wanted”. Sans l’once d’une conscience humaine et professionnelle, celui qui écumait les plateaux médias scandant le droit à une vie libre et juste, se défait -en toute confiance- de toutes ses responsabilités. Il dira que ce n’est guère de sa faute et qu’il ne serait pas bienveillant de dire le contraire. Nous sentions le sang nous monter à la tête à entendre ses propos, pour le moins, irrévérencieux. A sa décharge, il se pourrait que Moez Bouraoui ne soit pas celui qui aurait ordonné de couvrir une bouche d’égout avec une plaque de fortune sans qu’aucune signalétique de prévention ne soit imposée; néanmoins, si l’on accepte d’occuper un poste de pouvoir au sein d’une structure municipale, nous ne pouvons qu’être responsable de pareil acte et, par ricochet de ses conséquences. Qu’à cela ne tienne! Le fait est que quasiment d’aucun aujourd’hui n’est dans la capacité d’assumer ses responsabilités et encore moins ses torts. Quant à la Justice, elle semble opérer dans un monde parallèle. Une enfance qui se perd tous les jours dans les méandres d’une misère sans nom, qui se déscolarise et emprunte des voies plus que véreuses, qui bataille contre une vie injuste, ardue et capricieuse. Une enfance damnée, que l’Etat aimerait balayer sous le tapis pour faire joli et revendiquer son militantisme pour une enfance radieuse! 

Et maintenant, qu’allons-nous faire? 

Sans vergogne, l’on se défilera sur les écrans pour sangloter et regretter les vies qui sont fauchées. Sans vergogne, l’on rentrera chez soit le soir, border ses enfants, rassuré qu’ils mènent une vie épanouie. Sans vergogne, l’on fera l’impasse sur le ou les responsables de pareil crime contre l’enfance. Après tout, c’est peut-être simplement le mektoub. Nous vivons dans un pays qui enterre ses enfants sans état d’âme. Avec des pieds de plomb certes, mais qui clôture tout de même des chapitres acerbes sans une vraie fin. A l’ère de feu Ben Ali, que d’actes criminels sont restés impunis, c’était le règne de la dictature, tout passait sous silence. A l’ère “post-révolution”, que d’actes criminels sont restés impunis, c’est le règne de la médiocrité, de l’impunité et de l’absence de l’Etat par excellence. Nous connaissons, hélas, l’une des pires époques en matière de “production humaine”. Un règne de banditisme, de celui qui crie le plus, de celui qui vandalise le mieux, de celui qui falsifie les chapitres de l’Histoire, de celui qui mente le plus sincèrement. Le règne du néant! Un Etat qui marginalise de plus en plus ses enfants, ceux-là mêmes qui illustrent l’avenir du pays. Une marginalisation qui passe d’abord par la case de l’impunité, et n’en sortira pas. 

Que faire alors? Manifester contre cette fichue impunité? Acte stérile. Tenter des procès encore et encore jusqu’à ce que justice soit rendue? Acte esquintant. Changer les responsables et en élire des plus intègres? Acte infructueux. Que faire alors? Une résistance à haute dimension et à sens noble? Acte salvateur! 

 

Nadya Bchir 

∗ Pour toutes les Farah de la Tunisie. 

Crédit photo : Unicef.

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